Malgré 27 agressions, Marie-Neige Sardin ne fermera pas sa librairie

31 octobre 2011

Internet et Censure

 

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Axelle Szczygiel
Elle via http://fr.sott.net/

Au téléphone, sa voix est calme et posée. On la devine même souriante parfois. Qui pourrait croire que cette femme a vécu l’horreur ? Marie-Neige Sardin, auteure de « Celle qui dit non » (L’Œuvre éditions), est libraire, l’une des dernières de Seine-Saint-Denis. Cette commerçante de 54 ans a une seule et belle ambition dans la vie : faire en sorte que les habitants du Bourget, sa ville depuis plus de 30 ans, puissent avoir accès à la culture à moindre prix. Un but louable qu’elle poursuit coûte que coûte malgré les multiples agressions dont elle a été victime (26 au moment où elle achevait l’écriture de son livre, 27 aujourd’hui). Des violences verbales, physiques, des braquages et un viol, atroce, qu’elle raconte sans tabou dans son livre. Malgré les plaintes et l’accumulation de preuves, aucun de ses agresseurs n’a jamais été puni. A l’inverse, pour un propos mal interprété, Marie-Neige Sardin a été arrêtée, placée en garde à vue puis finalement condamnée à payer une amende en première instance. Une justice à deux vitesses à laquelle la libraire dit non, comme elle dit non à la barbarie, à la violence et à l’état de non-droit dans lequel la ville de son enfance s’est enfoncée. Rencontre avec celle qui dit non.

Vous tenez un blog depuis plusieurs années, dans lequel vous avez relaté les agressions que vous avez subies, vous avez poussé vos coups de gueule. Pourquoi écrire un livre ? Pourquoi aujourd’hui ?

Ce livre, c’est l’aboutissement de quelque chose qui a surgi au moment de ma garde à vue, pendant laquelle on a clairement voulu me faire craquer psychologiquement. Il faut savoir que ce que cet épisode tel qu’il apparaît dans mon livre, est amputé de 50% de la barbarie dont j’ai été victime… Pendant 24 heures, mon corps a subi la même violence que lorsque que j’étais face à mes violeurs. La boucle était bouclée. Mes parents ont servi la République durant toute leur vie (son père était gendarme et sa mère travaillait dans la police, ndlr) et m’ont élevée dans le respect des lois. C’était donc particulièrement choquant. Je devais dénoncer.

Le titre de votre livre est « Celle qui dit non ». Non à quoi ?

Je dis non à mes agresseurs mais aussi aux institutions, au déni de justice, au silence, à cette façon qu’on a de confiner les victimes dans un statut de coupable. Je veux leur dire : « écoutez-moi, écoutez-nous ». Parce que je suis loin d’être un cas isolé. Plusieurs jeunes femmes du Bourget, elles aussi victimes des mêmes atrocités, sont venues vers moi. Je suis un peu comme une soupape pour elles, je recueille leurs confidences, leurs souffrances. Elles savent que je les comprends. Ce livre, si ça n’avait été que pour moi, je ne l’aurais pas écrit.

Que conseillez-vous à ces jeunes filles qui viennent se confier à vous ?

Elles se sont souvent fait agresser par les mêmes personnes que moi. Elles savent donc qu’elles n’ont pas besoin de trop en dire pour que je les comprenne. Une fois, l’une d’elles a éclaté en sanglots dans mes bras en me disant « Si tu savais la force qu’il a ». J’ai su immédiatement de qui elle parlait. Je peux les accueillir, les écouter, leur apporter un peu de réconfort et de chaleur humaine, mais je ne peux pas les soigner. Alors je les oriente vers Emmanuelle Piet et le collectif féministe contre le viol, qui m’ont été d’un grand secours.

Aucun de vos agresseurs n’a été puni et vous continuez, malgré vous, à côtoyer ces personnes de votre quartier. Comment pouvez-vous tenir le coup ? Qu’est-ce qui vous empêche de flancher ?

Mes clients me font tenir, ils rééquilibrent la balance en m’apportant du positif. Ils sont très attentionnés. Quand ils sentent un danger, quand ils voient rôder des personnes louches autour de la boutique, ils arrivent à trois ou quatre. Quand ils reviennent du marché, ils m’apportent des framboises, des dattes, du chèvrefeuille. Je vis ici depuis 33 ans. Je connais les familles, je les vois évoluer… ma vie est ici ! Et je me suis imposé un devoir de préserver la culture au Bourget, ainsi que certaines valeurs. Je suis l’une des dernières libraires du 93. M’en aller serait comme déserter. Je pense souvent à mon père, qui a été fait prisonnier à Dresde (Allemagne), et à mon grand-père qui a connu l’enfer des tranchées. Ils ont vécu des moments autrement plus difficiles que moi. Je dois résister.

Comment ont réagi vos clients après avoir lu votre livre ?

Certains d’entre eux savaient certaines choses mais pas tout. Leur regard a changé. Ils ont découvert une souffrance physique qu’ils n’imaginaient sans doute pas. Plusieurs personnes sont venues à moi en pleurant. D’autres, qui n’avaient pas mis les pieds dans ma boutique depuis des années à cause des rumeurs qui ont circulé à mon sujet, me sont tombés dans les bras en me disant : « si tu savais comme on a honte ! » Croyez-moi, ce n’est jamais facile de l’avouer, surtout pour un homme. Ce livre a permis de rétablir la vérité.

Mais il y a aussi le revers de la médaille… Vous sentez-vous en sécurité aujourd’hui ?

En effet, j’ai reçu à deux ou trois reprises des menaces de mort directes, ou par mail. Donc non, je ne me sens pas en sécurité. Et je reste très frileuse à l’égard de la police. Mais ils ont tellement peur qu’on touche à un seul de mes cheveux qu’il y a désormais une caméra braquée en permanence sur ma boutique. Ils ont ainsi pu voir la 27e agression dont j’ai été victime il y a peu de temps, même si cela n’a pas pour autant permis d’arrêter l’agresseur… Mais je suis bien dans ma boutique. On ne pourra jamais m’en déloger.

Pourtant, elle tourne à perte. Comment subvenez-vous à vos besoins ?

La boutique ne me permet plus de gagner ma vie et je ne suis plus assurée, sauf pour mes clients. De ce fait, lorsqu’il y a des dégâts dans ma boutique suite à une agression, je dois payer de ma poche. Les dettes se sont accumulées. Heureusement, j’ai des fournisseurs de longue date qui ont continué à me faire confiance. Je les rembourse à mon rythme, j’éponge mes dettes petit à petit. Je vis désormais du RSA. Mais pendant un moment, sans raison apparente, on me l’a supprimé. J’ai alors découvert la solidarité des Français. Je suis sur Facebook depuis longtemps et pendant huit mois, ce sont mes amis virtuels qui se sont substitués au RSA. Ils m’ont envoyé des chèques de 10, 20, 30 euros, toujours avec une lettre de soutien voire un colis de nourriture. Ils ont été formidables. Aujourd’hui, je touche à nouveau le RSA, 420 euros par mois. Ma fille, qui a terminé ses études à Dauphine et a décroché un CDD, complète. Pour le moment.

Qu’aimeriez-vous que vos lecteurs et lectrices retiennent de votre expérience ?

Je souhaite que cela aide les victimes à sortir du silence. J’ai fait parvenir mon livre à Muriel Salmona, une psychiatre victimologue qui exerce dans les Hauts-de-Seine. Elle m’a répondu par une lettre vraiment mignonne (elle nous la lit en entier, ndlr). En gros, elle m’explique qu’elle a de nombreuses patientes victimes qui sont dans des situations similaires et qu’elle va désormais leur conseiller mon livre. Elle me dit qu’il est le reflet de ce que toute victime devrait parvenir à faire, me félicite pour mon combat et affirme que, grâce à ce livre, les victimes se sentiront moins seules. Je l’espère sincèrement. Il faut qu’elle brise avec moi le mur du silence.

> Le blog de Marie-Neige Sardin

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